HÉRACLITE


HÉRACLITE
HÉRACLITE

La légende et l’histoire reconstituable concourent à représenter Héraclite comme un aristocrate déchu des fonctions de sa caste, maintenant, dans une cité asservie, parmi une plèbe bigarrée de Grecs et d’Asiates, la hautaine réserve d’une sagesse pour les meilleurs. Chez ce Grec, le destin de la servitude aurait provoqué une réponse autre que l’exil, autre que la rébellion héroïque: le phénomène culturel d’une trouvaille philosophique.

Un Éphésien sans maîtres

On ne connaît rien de certain concernant les dates d’Héraclite, ni aucun événement avéré de sa vie. Les calculs autorisés placent son «acmé» (environ la quarantième année) dans les premières décennies du cinquième siècle: à un âge impossible à préciser, Héraclite aurait donc vécu l’effondrement de la Grèce d’Ionie, y compris sa patrie d’Éphèse (chute de Milet, 498), la poussée perse vers l’Europe, Marathon, Salamine, et peut-être la reconquête de l’Ionie d’Asie. Or sa légende ne le montre pas quittant Éphèse, elle ne le voue pas au destin qui fut celui d’autres grands Ioniens, tels Xénophane et Pythagore: le destin de l’exilé, de l’errant, ou du fondateur colonial. On ne sait rien non plus de certain concernant sa famille. Mais une tradition qui n’est pas forcément une légende le fait naître chez les Androclides d’Éphèse, dans une lignée remontant aux fondateurs de cette cité grecque, d’ailleurs pourvue de fonctions sacerdotales dans un sanctuaire local. Sa légende le fait se démettre de ses fonctions religieuses héréditaires.

Héraclite n’a pu ignorer ses prédécesseurs de l’école d’Ionie, Thalès et Anaximandre de Milet. Mais il ne les cite pas dans les textes qui nous restent, et ne les reconnaît pas pour ses maîtres. S’il nomme Homère et Archiloque, c’est pour les rejeter (dans l’édition Diels et Krantz, fragment 42); s’il mentionne Hésiode, Xénophane et Pythagore, c’est pour leur reprocher «beaucoup de savoir sans intelligence»(DK 40), et même de la charlatanerie (DK 81). Ce fut sa prétention singulière de ne parler d’après aucun maître. Parmi les hommes, la plupart ne savent «ni écouter ni parler» (DK 19). Il ne sert de rien d’avoir écouté la parole d’un maître, si la leçon apprise n’apprend pas à «former un sens avec les choses venues à la rencontre» (DK 17). Il ne sert pas davantage d’avoir «des yeux et des oreilles avec une âme barbare» (DK 107). Mais celui qui «parle avec intelligence» œuvre en interprétant les choses et en les «déclarant telles qu’elles sont» (DK 1). Parménide avoue pour son maître une déesse ayant nom «la Vérité». Héraclite entretient «des relations familières» avec un «Logos» rencontré à toute occasion de la vie. Les autres hommes ne savent pas Le reconnaître bien qu’ils vivent et meurent, sans le savoir, selon le même Logos (DK 72 et DK 1). Héraclite ne personnifie pas le Logos; mais c’est avec piété qu’il le lit dans la vie de tous les jours. Parler à ce propos d’épistémologie archaïque serait prétentieux. Conformément à un schéma reçu de son âge, Héraclite distinguerait une première fois les «fabricants de mensonge» (probablement les mythologues et cosmologues de son temps) et les doctrines qui «semblent bonnes» à des gens dignes de foi (DK 28): mais c’est pour opposer celles-ci, une seconde fois, telles que des épigones les conservent et les répètent, à une meilleure chose pour laquelle le nom est le Logos.

Le Logos

On peut entendre par Logos une leçon concernant un principe, pour lequel le nom serait encore l’Unique ou la Chose sage , nommée de préférence au neutre (DK 32, 41, 108). Il n’y a pas à distinguer l’un de l’autre, comme la parole se distinguerait du sens , et encore moins à pratiquer la distinction du sujet de la connaissance et de son objet . C’est une leçon de sagesse, celle-là même que prononce un enseignant dont l’ego s’efface sous le sens de la leçon (DK 50), et qui vise l’Unique assemblant les contraires. Savoir lire le Logos à même l’expérience quotidienne est le fait d’un homme «en éveil», dont la parole éveille le sens endormi des meilleurs. Quant aux autres hommes, «tout ce qu’ils font réveillés leur échappe, comme ils oublient ce qu’ils font endormis» (DK 1).

Les formules énonçant l’Unique ou la Chose sage lui donnent aussi des noms divins au choix (DK 32 et DK 67). Parmi plusieurs noms, un nom convenable élève au rang suprême du «règne» et de la «paternité» le principe de Polémos ou de la Guerre (DK 53). Manière de dire, sans doute, que le principe suprême rapproche des contraires affrontés, à ajuster les uns avec les autres en un équilibre sans cesse menacé de dislocation. Cette loi vaut dans tous les domaines et à plusieurs niveaux. Il est donc vain de distinguer une cosmologie d’une anthropologie, et une anthropologie d’une politique. Les mêmes formules se laissent lire à plusieurs registres, et toutes concourent à exprimer la même loi de l’ajustement des contraires affrontés, dite encore sous le nom divin de Harmonia .

Table des contraires

Le discours héraclitéen lui-même opère selon la même loi. C’est pourquoi la meilleure façon de lire les formules consiste à rompre l’ajustement «visible ou invisible» de contraires affrontés dans la phrase. On possède cent vingt-six fragments reconnus authentiques par H. Diels, parmi lesquels les spécialistes continuent à en disqualifier, ou ré-authentifier quelques-uns. On chercherait en vain parmi eux une table des contraires bien achevée. Mais trois fragments livrent trois ébauches de tables. L’un des trois (DK 67) accouple sous un sujet commun dit «le dieu», et en position d’attributs, les noms du Jour et de la Nuit, de l’Hiver et de l’Été, de la Guerre et de la Paix, de la Famine et de l’Abondance. Un autre (DK 88) groupe sous un attribut commun – «C’est une seule chose et la même» –, et en position de sujets possibles dans la phrase, le Vivant et le Mort, l’Éveillé et l’Endormi, le Jeune et le Vieux. Le troisième, plus savant et de transmission aristotélicienne, groupe sous le titre «à attacher ensemble» des couples exprimés avec un vocabulaire typiquement héraclitéen: Tout et non-Tout, ou Entier et non-Entier; l’Un-porté-vers-l’Autre et l’Un-à-l’envers-de-l’Autre; à-l’Unisson et Chacun-dans-son-ton; et l’Un-à-partir-de-Tout et Tout-à-partir-de l’Un (DK 10). Il est loisible de ramasser d’autres couples dans d’autres formules, parmi lesquels mériteraient une particulière attention des couples de verbes isolés, auxquels les commentateurs anciens et modernes ont ajouté des sujets de leur choix: des couples simples comme «avancer et reculer», «s’approcher et s’éloigner», «rassembler et disperser» (DK 91), et des couples de fabrication typiquement héraclitéenne, comme «vivre-la-mort» et «mourir-la-vie» (DK 77).

On opérera ensuite en construisant les phrases sur l’armature d’un ou deux couples, de telle façon qu’on respecte la grammaire et forme un sens. Ainsi le fameux fragment dit du «Fleuve» (DK 12): pour ceux qui entrent dans ces fleuves, «toujours les mêmes , d’autres et d’autres eaux toujours surviennent». Il ne dit pas que toutes choses seraient en fluence. Mais il affronte le Même et les Autres dans la phrase, faisant saillir la structure contrariée de la moindre expérience. On peut jouer de même à rassembler dans une seule phrase le Vivant et le Mort, l’Éveillé et l’Endormi.

La «formule» héraclitéenne

Ainsi lues, les énigmes illustreraient les éléments couplés du discours héraclitéen. Manière de les retenir, sans doute, par le procédé mnémotechnique qui consiste à condenser l’essentiel dans un petit trésor de formules à savoir par cœur. La légende attribue à Héraclite un livre, qu’il aurait déposé dans le temple d’Artémis à Éphèse. Par livre il faut entendre des tablettes, sur lesquelles auraient été gravés les caractères par une technique relativement archaïque, laissant peut-être le découpage des phrases au choix judicieux du lecteur. Les interprètes récents se disputent encore sur la meilleure façon de découper des phrases en y introduisant la ponctuation. D’où les écarts de l’interprétation. Ces phrases savamment fabriquées transmettent un message, sans doute, en même temps qu’elles fixent un vocabulaire. Avec une extrême simplicité de moyens et une grande économie de mots, elles condensent le plus de sens possible, et parfois plus d’un sens possible. D’où les difficultés de lecture qui ont valu à Héraclite sa réputation d’obscurité.

On cheminerait de l’une à l’autre phrase en les attachant par un mot-élément retrouvé, ainsi dans la séquence transmise par Hippolyte (DK 52, 53 et suivantes): DIR

Le Temps est un enfant...
... à l’Enfant la Royauté.
... Père et Roi de toutes chosesest la Guerre./DIR

Correspondances entre le monde et l’homme

Dans ce cadre se laissent facilement lire les couples contrariés sur lesquels s’articule la cosmologie héraclitéenne. Au commencement, un être primordial au nom du Feu s’échange contre la Mer, et la Mer à son tour s’échange, mi-partie contre la Terre, mi-partie contre un élément que désigne le mot de Praester , au sens vraisemblable d’une atmosphère chargée de vapeurs plus ou moins humides ou sèches et inflammables. Entre ces trois (ou quatre) éléments s’établit un équilibre avec compensation dans les échanges. La «juste proportion» dont le respect assure la pérennité de l’ordre porte le nom de Logos. Les trois ensemble équilibreraient la réserve primordiale du Feu. Ainsi vit et meurt à perpétuité un monde, sous la menace d’un Incendie qui consumerait tout; et peut-être en effet le consumera-t-il au retour d’une grande année. Mais le point est sujet à controverse. Mieux vaut croire, sans doute, que tantôt l’un, tantôt l’autre l’emporte, au rythme des jours, des nuits et des saisons (DK 30). On peut représenter le monde dans le schéma suivant: DIR

au commencement: Feu et ensuite:
MerPraester
Feu devant Mer MerTerreavec aller et retour (DK 31)./DIR

Le même schéma enfermerait une anthropologie, pourvu qu’on opère une substitution de mots. Le Feu s’appelle alors une Psyché (âme). Cette «âme» s’échangerait contre le principe liquide de la «semence», et la semence à son tour se partagerait en «âme-souffle» et en «corps», avec des parties plus ou moins dures et molles, selon la proportion des éléments terreux, liquides ou ignés. Les justes proportions entre les parties, la juste balance de toutes les parties contre l’âme assurent la durée d’un «anthropos» toujours en train de vivre et de mourir. Il appartient à l’âme-souffle de se maintenir plus sèche ou plus humide. L’âme la plus sèche est dite la meilleure, parce qu’elle est mieux disposée, sans doute, à s’échapper en souffle et en flamme (DK 118).

Divine justice

Il n’est pas question de projeter dans ce schéma l’opposition de l’esprit et de la matière, et encore moins l’opposition cartésienne de l’étendue et de la pensée. Ce Feu auquel se substitue une âme dans certaines formules (DK 36 et 77) est un Feu pensant. Les mêmes formules contiendraient donc des délinéaments d’une ascétique et d’une épistémologie. Pour une âme, se maintenir sèche et disponible à l’incandescence, cela se fait à prix de corps et de semence, de même que la satisfaction du désir s’obtient «à prix d’âme» (DK 85). Cela se fait aussi en pensant. Le même schéma devient donc épistémologique par échange de mots, ainsi: DIR

Feu équivalant à
Âme
équivalant à Sens
Eau équivalant à
équivalant à Parole
Terre équivalant à
équivalant à Œuvre./DIR

L’art de maintenir l’équilibre entre les éléments «en guerre», en empêchant l’un d’empiéter sur les autres, porte le nom de Diké = la Justice. Elle règne dans les affaires cosmiques comme dans les affaires humaines. Même le Soleil ne franchira pas les mesures à lui assignées par la Justice (DK 94). La même Justice désignerait dans d’autres formules, ou dans les mêmes, un art d’équilibrer castes ou partis dans la cité. Car «toutes les lois humaines tirent leur nourriture de la Loi unique et divine» (DK 114). La vie perpétuellement menacée de la cité consisterait donc à réajuster des rivalités: de là, sans doute, l’institution du tribunal. Elle pose à l’usage de l’homme des choses justes et des choses injustes: le dieu ignore cette opposition (DK 102). La guerre, affrontant par le fer et le feu les cités, ou les partis dans les cités, fait avec les vainqueurs des hommes, et avec les vaincus des esclaves. Elle révèle vainqueurs-vivants et vaincus comme des hommes, et comme héros-divins les morts (DK 53). Une éthique héroïque invite donc à vaincre ou à mourir, ou à accepter le destin de l’esclavage. Il reste vrai que «celui qui parle avec intelligence» tire sa force de la «Chose commune» à tous, comme la cité tire sa force de la loi, et même davantage (DK 114). Il existe donc un autre moyen de transcender la condition humaine que le passage au divin à travers la mort à la guerre, et c’est le passage au divin à travers le Logos.

Héraclite
(v. 540 - v. 480 av. J.-C.) philosophe grec. Il analyse le conflit entre l' être et le devenir, et le perpétuel écoulement des choses: "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." Nous ne possédons de son oeuvre que des fragments.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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